Chronique | Pour sauver ses lanceurs, la MLB songe à nouveau à changer ses règles
Tout le monde le sait, la position de lanceur est l’essence même du baseball. Pitching is the name of the game, comme dit le vieil adage. Mais incroyablement, des avancées technologiques et scientifiques font en sorte que les joueurs occupant cette position-clé - de tout âge et à tous les niveaux - sont aux prises avec une hécatombe de blessures sans précédent dans le monde du sport.
Alors que la nouvelle saison est sur le point de commencer (jeudi), le baseball majeur réfléchit à la meilleure manière de freiner le tsunami de graves blessures aux coudes et aux épaules qui frappe ses plus précieux athlètes. Ces blessures forcent la quasi-totalité des lanceurs à passer sous le bistouri au cours de leur carrière. Rien que la saison dernière, des lanceurs étoiles comme Shane Bieber (Cleveland), Spencer Strider (Atlanta) et Shoei Ohtani (Los Angeles) ont peu lancé ou n’ont pas lancé du tout en raison d’interventions chirurgicales au coude. Ces opérations nécessitent la plupart du temps une convalescence d’une année complète. Dans le cas d’Ohtani, la plus grande vedette du baseball, il s’agissait d’une deuxième greffe de tendon depuis son arrivée dans les majeures. À travers le monde, aucun autre sport n’a probablement été affecté aussi négativement que le baseball par les progrès technologiques et scientifiques. À un tel point qu’au cours des dernières années, constatant que les amateurs désertaient les stades par millions, les dirigeants de la MLB n’ont pas hésité à modifier plusieurs règles de jeu afin de rehausser la qualité du spectacle. Depuis le début des années 2010, le recours systématique aux statistiques avancées a fait en sorte que les équipes se sont mises à utiliser un plus grand nombre de lanceurs pour des séjours plus courts au monticule. (Les données révélaient, par exemple, que le taux de succès des lanceurs partants chutait de façon significative lorsqu’ils affrontaient les frappeurs adverses pour la troisième fois au cours d’un même match.) Parallèlement à cela, les mêmes statistiques avancées ont convaincu les dirigeants d’équipes que les frappeurs de puissance, même en présentant des moyennes offensives modestes, étaient plus valeureux que les frappeurs moins puissants, mais faisant contact plus régulièrement avec la balle. Résultat : les gérants ayant recours à un plus grand nombre de lanceurs, les matchs sont devenus plus longs. Mais parce que les frappeurs parvenaient à frapper de moins en moins de balles en jeu, ces matchs plus longs étaient de plus en plus dénués d’action. C’est pour ces raisons que les artilleurs sont dorénavant obligés d’effectuer un lancer toutes les 15 secondes et que les dimensions des coussins ont été augmentées de manière à favoriser davantage les vols de buts. Ces initiatives ont été couronnées de succès. Par rapport à la saison 2022, l’augmentation du nombre de vols de buts a varié entre 42 % et 47 % au cours des trois dernières années. Et la durée des matchs a été réduite de 22 à 24 minutes en moyenne durant cette période. Mais à ce jour, il y a une profonde plaie dont le baseball est toujours incapable de se débarrasser. Les lanceurs restent plus dominants que jamais, ce qui fait bondir le nombre de retraits sur des prises et qui limite encore la quantité d’action déployée sur le terrain. Et, par-dessus le marché, les lanceurs sont constamment blessés. Pour tenter de faire fléchir la domination des lanceurs, la MLB a mené certaines expériences dans les ligues mineures au cours des dernières années, notamment en éloignant d’un pied le monticule du marbre. Mais ça n’a pas eu d’effet. En décembre dernier, le Bureau du commissaire Rob Manfred a publié un rapport de 62 pages auquel les 30 organisations de la MLB et plus de 200 experts ont participé. Ce rapport est une véritable histoire d’horreur. On y explique en détail que la domination des lanceurs, l’appât du gain et la terrible vague de blessures qui frappe ces athlètes sont en fait les trois côtés d’une même pièce. Et que le phénomène est désormais répandu jusqu’aux petites ligues, chez les enfants qui rêvent d’accéder aux majeures. En 2005, les lanceurs de la MLB avaient fait l’objet d’un peu plus de 200 séjours sur la liste des blessés, pour un total de quelque 15 000 jours d’absence. En 2024, on en était à près de 500 séjours sur la liste des blessés et à environ 33 000 jours d’absence. En 2010, 21 lanceurs des majeures et 83 lanceurs des réseaux de filiales avaient subi des reconstructions du coude (opération à la Tommy John). Lors des saisons 2023 et 2024, une moyenne de 43,5 lanceurs des majeures et une moyenne de 240 lanceurs évoluant au sein des clubs-écoles ont dû subir cette sérieuse intervention chirurgicale. Comment a-t-on pu en arriver là? Au cours des 15 dernières années, l’utilisation de caméras à très haute définition a permis aux acteurs du monde du baseball de mesurer avec précision le nombre de rotations effectuées par la balle ainsi que l’ampleur de ses changements de direction horizontaux et verticaux entre le monticule et le marbre. À l’entraînement, puisque chacun de leurs lancers est analysé, les lanceurs tentent donc d’en maximiser l’efficience et de repousser leurs limites. Ils multiplient en conséquence le nombre de lancers qu’ils effectuent en déployant leur force maximale. Ils infligent ainsi un stress maximal à leurs articulations. Il y a deux semaines, un texte publié sur le site de la MLB en disait long sur le genre de données et de qualités qui attirent désormais les regards des décideurs. On y apprenait que le lanceur recrue Craig Yoho apparaissait comme un solide candidat pour percer l’alignement de Brewers de Milwaukee. La raison? Yoho était parvenu à développer un changement de vitesse dont la vélocité se situe autour de 78 milles à l’heure, mais qui tombe de 47 pouces (presque de 4 pieds) en plus d’avoir un mouvement horizontal de 18 pouces (un pied et demi) entre le monticule et le marbre. On a vu apparaître ces dernières années de nouveaux types de balles à effet, telle la Parallèlement à ce phénomène, des centres d’entraînement spécialisés se sont mis à pousser comme des champignons pour aider les lanceurs à accroître la vélocité de leurs lancers. Durant l’entre-saison, au lieu de se reposer, les lanceurs s’entraînent plutôt à lancer des balles empesées et à soulever des poids extrêmement lourds pour accroître leur puissance. Et comme l’entre-saison est court et qu’on recherche des résultats rapides, les charges de travail sont très élevées. Bref, puisque les gérants les utilisent moins longtemps durant les matchs, les lanceurs s’entraînent davantage comme des sprinters que comme des coureurs de demi-fond. Et ils déploient constamment un maximum d’effort sur leurs lancers, ce qui finit par faire exploser leurs ligaments et tendons. Lancer est de moins en moins un art, ou une partie d’échecs au cours de laquelle le l’artilleur varie la localisation et la vélocité de ses lancers pour déstabiliser les frappeurs. Au contraire, c’est de plus en plus une démonstration de force brute et de courte durée. Entre 2008 et 2024, la vitesse moyenne des balles rapides est passée de 91,3 à 94,2 milles à l’heure dans la MLB. La vitesse des balles courbes s’est accrue de 75,7 à 79,5 m/h et, pour leur part, les changements de vitesse ont bondi de 81,7 à 85,5 m/h. Le physiothérapeute d’une équipe de la MLB dit être dorénavant témoin de blessures qu’il qualifie d’ Le rapport de la MLB souligne que la majorité des blessures subies par les lanceurs surviennent au camp d’entraînement, avant le premier jour du calendrier régulier. Ce constat braque les réflecteurs sur les fameux centres d’entraînement hivernaux, mais aussi sur la progression de la charge de travail qu’on impose aux lanceurs durant le camp d’entraînement. Le plus dramatique dans cette histoire, c’est qu’elle est nourrie par l’appât du gain. Tout le monde comprend que les organisations valorisent désormais les lanceurs capables de générer des vélocités folles et d’obtenir des retraits sur des prises. Si c’est à cet endroit que l’argent se trouve, les lanceurs professionnels se foutent donc carrément de friser les 100 % de probabilité de se retrouver sur une table d’opération. De toute manière, ils tiennent généralement pour acquis que les greffes de tendon au coude réussissent à tous les coups. Par ailleurs, parce que les plus jeunes veulent accéder aux ligues majeures, ces méthodes d’entraînement font tache d’huile. Et des adolescents dont les ligaments, les tendons et les os n’ont pas encore atteint leur pleine maturité s’infligent des dommages qui les suivront toute leur vie. En 2014, seulement 5 des lanceurs participant à l’un des plus gros tournois de C’est extrêmement inquiétant quand on sait que les recherches indiquent que les blessures subies en jeune âge s’avèrent le meilleur outil pour prédire les blessures que subiront les lanceurs à l’âge adulte. Or, en plus de leurs méthodes d’entraînement extrêmement nocives, les jeunes lanceurs sont souvent pris dans un engrenage. Ils lancent 12 mois par année et participent à une quantité affolante de tournois de Pour régler ce problème criant, les auteurs du rapport suggèrent de l’attaquer sous l’angle financier. C’est sans doute le seul langage que tous les intervenants comprendront. Si le système actuel fait en sorte que les lanceurs qui tirent des boulets de canon pendant de courts séjours au monticule sont davantage valorisés d’un point de vue sportif et mieux payés, il faut trouver une manière de remettre le dentifrice dans le tube et de rendre indispensables les lanceurs capables d’offrir le plus grand nombre possible de manches à leur équipe, propose-t-on. L’an passé, seulement 4 lanceurs partants ont atteint le plateau des 200 manches lancées, comparativement à 41 en 2004 et à 52 en 1993. En clair, si l’appât du gain des lanceurs n’est pas stimulé par des pratiques plus saines, l’appât du gain de la MLB ne sera pas comblé. Si rien n’est fait, les lanceurs resteront dominants, les matchs resteront moins excitants et les revenus de la MLB ne seront pas maximisés. Et avec la complicité de leur équipe, les lanceurs continueront de mettre leur santé en péril en espérant gagner plus d’argent.La vaste majorité des experts qui ont participé à cette étude concluent que la poursuite incessante d’une plus grande vélocité, la poursuite d’effets plus prononcés ou d’effets nouveaux sur les lancers, ainsi que le recours de plus en plus répandu à l’effort maximal à l’entraînement sont les facteurs principaux expliquant l’augmentation à long terme des blessures chez les lanceurs
, affirme le rapport de la MLB.Aucun lanceur de la MLB n’obtenait un tel mouvement vertical sur l’un de ses lancers l’an dernier. Et seulement quatre lanceurs parvenaient à générer autant de mouvement latéral
, précisait-on.sweeper
, qui est une sorte de balle glissante (mouvement horizontal) encore plus prononcée et qui, selon les experts, inflige un stress encore plus violent aux articulations.La sweeper est un lancer complètement fou. Pour le réussir, il faut appliquer une violente rotation à la balle alors que le bras se trouve dans un angle inhabituel. Les bras ne sont pas habitués à ça
, explique un chirurgien orthopédiste.Les lanceurs s’entraînent maintenant avec des balles qui pèsent une livre, ce qui est ridicule. Je ne crois pas que le bras puisse s’adapter à cela
, dénonce un chirurgien orthopédiste ayant collaboré au rapport.J’ai vu plus de blessures à l’épaule au cours des 5 dernières années que je n’en avais vues lors des 25 années précédentes
, confie un autre chirurgien orthopédiste.Et ces nouvelles blessures ont toutes ceci en commun: elles résultent d’efforts tellement violents qu’ils surpassent la capacité des muscles censés protéger la capsule de l’épaule.
absurdes
… comme des fractures aux côtes!Savez-vous à quel point c’est difficile de se fracturer une côte en lançant une balle? On voit maintenant des muscles dorsaux briser des os. Une partie de cela est due au fait que les lanceurs sont davantage surentraînés en jeune âge, mais aussi à la violence du geste
, opine-t-il.Ils ne réalisent pas que 20 % de ces interventions échouent
, évalue un orthopédiste.Une récente recherche universitaire démontre que 72 % des lanceurs opérés au coude sont parvenus à retourner au jeu et que seulement 59 % ont pu retrouver le même niveau qu’ils avaient auparavant
, précise le rapport.mise en vitrine
(showcase) de jeunes espoirs en vue du repêchage parvenaient à lancer la balle à 95 milles à l’heure et plus. L’an dernier, ils étaient 36 à lancer avec la même violence que les lanceurs professionnels.On voit de plus en plus de jeunes se briser l’os du coude parce que leurs plaques de croissance sont plus faibles que leurs ligaments
, se désole l’un des nombreux orthopédistes ayant contribué au rapport de la MLB.mise en vitrine
pour se faire remarquer.Les experts recommandent des changements aux règles de jeu et aux règles de composition des alignements pour améliorer le système et préserver la santé des lanceurs.
Les règles pourraient être conçues pour inciter - ou obliger - les lanceurs partants à préserver suffisamment d’énergie pour lancer plus longtemps durant les matchs. Ces incitatifs pourraient être doublés de règles de gestion des alignements, par exemple en régissant la disponibilité des releveurs pour un match donné, et même en limitant le nombre de rappels qu’une équipe puisse faire pour remplacer des lanceurs dans son alignement
, propose-t-on.
Advertising by Adpathway









